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Vider le bain du numérique (pour repartir sur une eau plus claire) ?

Une image de baignoire sale
Photo de Ondrej Supitar sur Unsplash

C'est classique, le dernier PISA est sorti et tout le monde s'excite. Je vous le dis tout de suite : je n'ai pas épluché le rapport 2025, donc je ne vais pas vous livrer mon analyse de comptoir ou vous faire des propositions aussi spectaculaires que débiles. Mais dans ma timeline, je constate que ça s'offusque largement des liens faits entre « écrans », « réseaux sociaux » et baisse du niveau. 

Bien sûr que la situation est complexe, pluricausale et mérite nuance. Que l'École est malmenée depuis des années. Que les réformes s'enchaînent sans vision, et épuisent nos enseignantes et enseignants si mal payés et considérés. Que les moyens humains et financiers manquent. Que la « révolution numérique » a vampirisé une trop grande partie de l'intelligence et l'énergie du ministère de l'Éducation nationale au détriment des réflexions sur la pédagogie, la forme scolaire, le bâti, la place de l'École dans la société. Bien sûr que « le » numérique est un bouc-émissaire facile.

Mais dire ou laisser dire que le numérique (et ici on parle plus précisément des réseaux sociaux - je préfère personnellement parler de médias asociaux dominants) n'y est pour rien, c'est du technorassurisme. J'en parle depuis 2024 : Éduquer au numérique dans la ligne de crête entre « paniques morales » et technorassurisme.

Je crois qu'il faut qu'on réalise, particulièrement nous les alternuméristes, que pour la plupart des gens non geeks, le numérique se résume à des plateformes aliénantes et toxiques. Ce n'est pas un jugement de valeur, c'est un constat. Et un immense échec éducatif selon moi. Il n'y a pas eu de démocratisation populaire et émancipatrice d'un numérique du partage horizontal et de la connaissance. Simplement une massification des smartphones et d'une poignée de plateformes sociales et marchandes, devenues de plus en plus toxiques (par voie de merdification, comme dirait Doctorow). Et ça commence à se payer. Pas que vis-à-vis des jeunes, mais de toute la société, de la qualité de notre débat démocratique. Arrêtons de défendre ces plateformes par peur qu'on jette « le numérique » avec l'eau du bain. Si vous voulez mon avis, je crois que le bain est dégueulasse, et qu'il faut peut-être songer à le vider pour remettre de l'eau propre (métaphore trouvée à chaud, elle vaudra ce qu'elle vaudra).

Dans son livre, Pris dans la toile. De l’utopie d’internet au capitalisme numérique (Le Seuil, 2025), Sébastien Broca s'intéresse aux liens qui existent dès l'origine entre big tech et différentes organisations de défense des droits et des libertés publiques. Il montre que les principales « alternatives » numériques se sont développées en symbiose avec ces entreprises et les ont aidées à croître, quand bien même elles semblaient les combattre. De la même façon, de nombreux mouvements sociaux (les libristes, les militants des libertés numériques) ont également été « pris dans la toile des Big Tech », qui sont parvenues à s’approprier nombre de discours et de pratiques qui les menaçaient. Et pour cause, ces milieux s'entremèlent et partagent de nombreuses visions du monde : libertarianisme ou du moins libertarisme avec une vision maximaliste et méritocratique de la liberté d'expression, défiance de l'État plus que des entreprises privées, sociologie WASP et CSP+++.  Je conseille vivement la lecture de ce livre vivifiant pour notre écosystème.

Arrêtons d'être les idiots utiles des big tech pour défendre « un numérique » fantasmé, constatons l'état du rapport de force, et adaptons nos stratégies en conséquence.