Vider le bain du numérique ?

C'est classique, PISA est sorti et tout le monde s'excite. Dans ma timeline, ça s'offusque largement des liens qui sont faits entre « écrans », « réseaux sociaux » et baisse du niveau.
Bien sûr que cette situation est pluricausale. Que l'École est malmenée depuis des années. Que les réformes s'enchaînent sans vision, et épuisent nos enseignantes et enseignants si mal payés et considérés. Que les moyens humains et financiers manquent. Que la « révolution numérique » a vampirisé une trop grande partie de l'intelligence et l'énergie du ministère de l'Éducation nationale au détriment des réflexions sur la pédagogie, la forme scolaire, le bâti, la place de l'École dans la société.
Mais dire ou laisser dire que le numérique (comprendre ici les médias asociaux dominants) n'y est pour rien, c'est du technorassurisme. J'en parle depuis 2024 : Éduquer au numérique dans la ligne de crête entre « paniques morales » et technorassurisme.
Je crois qu'il faut qu'on réalise, nous les alternuméristes, que pour la plupart des gens non geeks ou passionnés, le numérique se résume à des plateformes aliénantes et toxiques. Ce n'est pas un jugement de valeur, c'est un constat. Il n'y a pas eu de démocratisation populaire et émancipatrice du numérique. Simplement une massification des smartphones et d'une poignée de plateformes sociales, devenues de plus en plus toxiques (par voie de merdification, comme dirait Doctorow). Et ça commence à se payer. Arrêtons de défendre ces plateformes par peur qu'on jette « le numérique » avec l'eau du bain. Le bain est dégueulasse, il faut le vider et remettre de l'eau propre si vous voulez mon avis (métaphore trouvée à chaud, elle vaudra ce qu'elle vaudra).
Dans son livre, Pris dans la toile. De l’utopie d’internet au capitalisme numérique (Le Seuil, 2025), Sébastien Broca s'intéresse aux liens qui existent dès l'origine entre big tech et différentes organisations de défense des droits et des libertés publiques. Il montre que les principales « alternatives » numériques se sont développées en symbiose avec ces entreprises et les ont aidées à croître, quand bien même elles semblaient les combattre. De la même façon, de nombreux mouvements sociaux (les libristes, les militants des libertés numériques) ont également été « pris dans la toile des Big Tech », qui sont parvenues à s’approprier nombre de discours et de pratiques qui les menaçaient. Et pour cause, ces milieux s'entremèlent et partagent de nombreuses visions du monde : libertarianisme ou du moins libertarisme avec une vision maximaliste et méritocratique de la liberté d'expression, défiance de l'État plus que des entreprises privées, sociologie WASP et CSP+++. Je conseille vivement la lecture de ce livre vivifiant pour notre écosystème. Arrêtons d'être les idiots utiles des big tech, constatons l'état du rapport de force, et adaptons nos stratégies en conséquence.
À méditer...